lundi 2 avril 2012

L’Art au féminin

Soirée débat
Café des Arts
Rilke, Lettres à un jeune poète « si la jeune fille et la femme, dans le nouvel épanouissement qui leur est propre, imitent […] et reprennent les métiers des hommes, ce ne sera que passager. Une fois passée l’incertitude de ces temps de transition, on verra que les femmes n’auront traversé cette multiplicité et cette succession de déguisement qu’afin de purifier leur être le plus propre des influences de l’autre sexe, qui le défiguraient. Les femmes, en qui la vie séjourne et loge avec plus d’immédiateté, de fécondité et de confiance, n’ont pu faire autrement que de devenir des êtres au fond plus mûrs, des humains plus humains que l’homme, qui, léger, n’est tiré en dessous de la surface de la vie par le poids d’aucun fruit de son corps et qui, dans la suffisance et la précipitation, sous-estime ce qu’il croit aimer [….] Un jour, la jeune fille sera là, la femme sera là dont le nom ne sera plus seulement l’opposé du masculin, mais quelque chose en soi, quelque chose qui ne fera penser ni à un complément ni à une limite, mais seulement à la vie et à l’existence : l’être humain féminin »
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Griselda Pollock affirmait en 1991, lors d’un colloque à Paris, qu’il y avait eu des femmes artistes, mais qu’on les avait oubliées ou bien que l’on avait considéré que leur art était marginal, mineur, car le regard imposé a toujours été celui des hommes. Aussi, il semblerait que ce ne soit pas l’Histoire mais bien l’idéologie qui soit responsable de la quasi-absence des femmes de l’histoire de l’art ; une idéologie pensant l’art des femmes artistes comme mineur et non créatif, comme un « art féminin » incapable de parvenir au « grand art ». La femme par nature serait trop raisonnable pour saisir l’exaltation du  génie artistique. Dans ce cadre et en réaction à cette idéologie encore présente, nous devons encore nous interroger sur la réalité de l’art au féminin.
· Premièrement, Qu’entend-on par « l’art féminin » ? L’art au féminin est il un « art féminin » ou un art de femmes ?
· Deuxièmement, Peut-on et doit-on penser l’art comme déterminé par le genre (féminin ou masculin) alors même que l’art se veut, idéalement, universel ?
· Troisièmement, pourquoi et comment l’art au féminin peut trouver sa place au cœur d’un monde artistique majoritairement masculin ?

Qu’entend-on par « l’art féminin » ?


En règle générale, l’archétype se pose d’abord comme masculin et il y aurait plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, Les femmes auraient une sensibilité particulière qui les limiterait à certains sujets. Ensuite, le rôle premier des femmes serait d’être des inspiratrices et de réserver leurs forces créatrices à la maternité.
Michelet : « L’homme est un cerveau, la femme une matrice. ». Enfin, le génie est censé s’exprimer quels que soient les obstacles, or il n’y a pas de génie féminin donc les femmes en sont congénitalement dépourvues - ou alors elles sont “anormales”. En parlant de Camille Claudel, Octave Mirbeau écrit : « Elle était tout simplement une grande et merveilleuse artiste (…), quelque chose d’unique, une révolte de la nature : une femme de génie. »

Les femmes peintres, sont souvent vues femmes de, mères de, sœur de, etc., voire maîtresse de, avant d’être considérées comme artistes. Ainsi, Suzanne Valadon est d’abord la mère d’Utrillo ; anne Mérimée est la mère de Prosper et la femme de Léonor. Sonia Delaunay est d’abord l’épouse de Robert Delaunay. Mary Cassatt est l’amie de Degas. Mary Cassatt raconte qu’une fois, pour faire plaisir à l’« impressionniste de salon », elle avait fait le portrait d’une jeune fille à l’air particulièrement stupide. Comme elle l’avait prévu, ce portrait enchanta Degas qui, bien qu’ayant surtout compté des femmes parmi ses amis proches, était paradoxalement très misogyne. L’histoire de l’art ne retient Mary Cassatt que comme une personnalité périphérique au groupe impressionniste, pourtant, elle appartient à la génération qui succède à l’impressionnisme, contemporaine de Toulouse-Lautrec, Gauguin ou Vuillard. Rosa Bonheur, issue d’un milieu modeste trouve son style dans la peinture animalière mais y excelle. « Elle peint comme un homme » a-t-on pu dire d’elle, ce qui signifiait lui reconnaître son talent, sous-entendant qu’une femme ne puisse pas en avoir. Berthe Morisot enfin, est une figure emblématique de l’art dit « féminin », tranquille et intimiste. Il faut attendre le XXe siècle pour voir les femmes se dédier à la peinture en abordant tous les sujets sans que cela fasse scandale.


L’art féminin ou l’art des femmes ?
Que peut être une « vraie » définition de l’art tel qu’il est créé par les femmes ?
Il semble préférable de refuse le terme d’ « art féminin », mais il faut bien accepter l’existence de l’art des femmes qui constitue évidemment un champ spécifique de l’art.
Est-il est vraiment important de savoir qui est l’auteur dès lors que l’œuvre existe ?
La hiérarchie, selon laquelle l´art des hommes est qualifié d’universel, non déterminé par la différence des sexes, alors que l’art des femmes est conditionné par le genre humain (et qu’il est impossible de croire qu’il est simple et pur) continue d’imprégner aujourd´hui les schèmes de pensée. L´art des femmes fut, dans son ensemble, toujours considéré comme inférieur à l’art masculin. Il est nécessairement ‘différent’( donc inférieur) d’autant plus s’il contient des signes qui ne sont pas présents dans l´art masculin.
Pourquoi, selon les critiques hommes, les fleurs de Georgia O´Keeffe seraient-elles érotiques et féminines, tandis que celles de Vincent Van Gogh triompheraient de la couleur propre ?
N’est-ce pas refuser de chercher à comprendre ce qui se cache derrière les peintures, à connaître le regard d´une femme sur la vie, la beauté, la nature, le désir et le modernisme. Les femmes artistes n’ont été, dans l´histoire de l´art moderne, que très peu visibles. A cet égard, la vie de Camille Claudel, artiste incomprise et non acceptée, est éloquente. Il est possible de dénoncer toute l´histoire de la création par les femmes telle qu’elle a été écrite – ou non écrite - aussi bien que de dépasser l´opposition entre l’homme et la femme par le dialogue de leurs œuvres artistiques. Ce qui intéresse l´esthétique féministe, ce sont les questions de l’art féminin et masculin.
Est-ce que l’art créé par les femmes est un art féminin ? Et, à l´inverse, est-ce que l´art créé par les hommes est un art masculin ?Pourquoi devrait-on écouter une symphonie, ou regarder une photographie selon le genre de leur créateur? Soit on pense que l´art féminin n´existe pas et qu’il n’existe que l´art de femmes individuelles, soit il y a des différences de sexe impliquées par la maternité, ce qui induit, entre les hommes et les femmes, des différences dans la manière de penser ou de vivre.
Toutefois, il ne faut pas oublier que la plupart des femmes s´élèvent au dessus de leur existence de femmes, et que dans leur pensée artistique domine le préjugé d´une subjectivité non matérielle et indépendante. Préjugé ou non ? La société a peur de l’identité du genre, parce qu’à la faveur de la réflexion féministe, on découvre un événement fondamental : la relation de partenaire que nouent l’homme et la femme est en effet une liaison de civilisation, une liaison culturelle. La plupart des hommes ne cultivent avec les femmes qu’une liaison superficielle et non pas une relation durable. Qui plus est, les femmes ne sont pas identiques. Une femme n´est pas une abstraction. Il faut l’admettre. Des femmes spectatrices n’ont pas les mêmes ambitions, les mêmes regards. Il y a entre elles de grandes différences, même si l’opinion publique ne le pense pas. A titre d’exemple, on peut citer le cas des femmes « noires » qui n’ont pas accepté l’art « blanc », qui ne lui ont pas donné de statut ontologique. Elles n´étaient pas capables de s´identifier avec un film qui montrait la puissance des « blancs ».
Comment l’art au féminin peut trouver sa place au cœur d’un monde artistique majoritairement masculin ?
Il faudrait prendre le temps d’étudier l’art des femmes et d’évaluer l’expérience esthétique d’un public hétérogène.
Le cheminement de l´art des femmes serait le suivant : Les femmes créent une œuvre qui présente un monde, et l´homme peut l’appréhender, entrer dans le processus de la naissance de l´œuvre, et finalement découvrir un monde qui autrement lui resterait inaccessible.
Quelles sont les conditions pour que le récepteur considère l’objet comme œuvre d’art? Tout tient à l’espace culturel où son « goût » ou « jugement » est formé, en même temps qu’à ses intérêts et ses dispositions esthétiques premières. Or, jusqu´à présent, les théories esthétiques ont parlé du « récepteur » en général sans chercher les différences entre « l´homme-récepteur et la femme-réceptrice ». C´est aussi la raison pour laquelle plusieurs théoriciennes américaines appellent à une recherche plus approfondie en ce qui concerne l´expérience esthétique et la réaction esthétique à l´œuvre d´art qui prenne en compte la différence du genre – spectateur, joueur ou lecteur féminin/masculin.
Attention : Dans le cadre de la réceptivité de l´art, il est possible de parler des femmes qui s´identifient avec la culture masculine, qui acceptent le point de vue des hommes et essayent de s´identifier avec les dogmes masculins (et il y a là effectivement un phénomène à étudier dans l´esthétique féministe). Ce type de femmes disposent d´une façon masculine de voir les choses et essaient, par leur activité, d´être les égales des hommes au niveau intellectuel et au niveau professionnel. Elles ne veulent pas être différentes.
Pour finir, les hommes ne pourraient ils pas faire de même et finir par accepter le point de vue des femmes sur le monde ? A condition que ces dernières en offrent un.
Bibliographie :
  • Marie-Jo Bonnet, Les Femmes dans l’art : Qu’est-ce que les femmes ont apporté à l’art?, La Martinière, 2004. ISBN 2732430870
  • Laura Cottingham, Vraiment, féminisme et art, éditions Magasin de Grenoble, 1997. ISBN 2906732494
  • Fémininmasculin, le sexe dans l’Art, catalogue d’exposition, Paris, Centre Georges Pompidou, 1997.
  • Agnese Fidecaro, Stéphanie Lachat, “Profession: créatrice. La place des femmes dans le champ artistique”, Lausanne, Antipodes, 2007.
  • Catherine Gonnard & Élisabeth Lebovici, Femmes/Artistes, artistes femmes. Paris, de 1800 à nos jours, Éditions Hazan, Paris, 2007 ISBN 9782745102063
  • Uta Grosenick, Women Artists, Cologne, Taschen, 2001. ISBN 3822824364
  • Rosi Huhn, Bracha L. Ettinger et la folie de la raison. Edited by Anna Mohal. Paris: Goethe Institut, 1990.
  • Yves Michaux (ed.), Féminisme, Art et Histoire de l’Art, Paris: énsb-a, 1994. ISBN 2-84056-009-7
  • Linda Nochlin, Femmes, art et pouvoir, Jacqueline Chambon, 1993. ISBN 2877110869
  • Helena Reckitt et Peggy Phelan, Art et féminisme, Phaidon Press, 2005. ISBN 0714894346
  • Pollock, Griselda, Vision and Difference: Femininity, Feminism and the Histories of Art, Routledge, London, 1988. ISBN 0-415-00722-4.
  • Pollock, Griselda, Generations and Geographies in the Visual Arts. Routledge, London, 1996. ISBN 0-415-14128-1.
  • Pollock, Griselda, and Florence, Penny, Looking Back to the Future: Essays by Griselda Pollock from the 1990s. New York G&B New Arts Press, 2001. ISBN 90-5701-132-8.
  • Pollock, Griselda, “Thinking the Feminine”. In: Theory, Culture and Society, Vol. 21, n.1, 2004. 5-64.
  • Pollock, Griselda, Encounters in the Virtual Feminist Museum: Time, Space and the Archive. Routledge, London, 2007. ISBN 0415413745

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